Haiti - La loi des bandes armées



Le régime d'Aristide est à l'agonie. À l'heure où nous écrivons, les bandes armées opposées à son pouvoir ont pris plus de la moitié du pays et s'approcheraient de la capitale, Port-au-Prince. La ville est déjà en état de guerre. La zone industrielle ne fonctionne plus, les magasins sont fermés et les rues sont livrées aux "chimères", les milices aristidiennes, pendant que la police, en débandade dans plusieurs villes de province, commence à se mettre à l'abri dans la capitale elle-même. L'aéroport est envahi de candidats au départ qui attendent d'hypothétiques avions. Tout en affichant sa volonté de résister jusqu'au bout, Aristide a fait partir ses enfants et un nombre important de dignitaires de son régime ont trouvé des missions urgentes à accomplir à l'étranger !

Les deux principales puissances, la France et les États-Unis surtout, ont non seulement cessé de soutenir Aristide, mais appellent à son départ tant il apparaît manifeste qu'Aristide n'a pas les moyens de reprendre le pays à la rébellion armée. En s'accrochant au pouvoir, il prolonge cependant un état d'anarchie militaire qui ne convient ni aux intérêts politiques ni aux intérêts économiques des grandes puissances.

Bien des rebondissements sont encore possibles, sinon probables. Il est difficile de prédire la capacité de résistance des chimères. Les membres de ces milices sont certes issus des quartiers populaires. Mais cela fait bien longtemps que les bandes de chimères, financées par Aristide, sont devenues une force d'encadrement de ces quartiers populaires, imposant leur loi par la violence et par la terreur. Il est peu vraisemblable que Cité Soleil, Carrefour et les autres quartiers pauvres appuient les chimères dans leur résistance éventuelle face aux bandes armées oppositionnelles.

Ce qui est certain, c'est que les classes populaires de Haïti qui paient très cher en sang, en souffrances, l'agonie du régime d'Aristide, paieront aussi cher l'instauration d'un nouveau régime sur les ruines du précédent. L'opposition politique n'est certainement pas plus proche des intérêts des classes populaires que ne l'était le régime d'Aristide. Au contraire. Aristide avait, par son passé, des racines dans les masses pauvres. Son influence était basée sur des illusions que ses années au pouvoir ont dissipées, au fil des ans, non seulement parce qu'il a gouverné le pays de façon despotique, mais, surtout, parce qu'il a trahi tous les espoirs que les masses pauvres avaient mis en lui pendant longtemps. Mais l'opposition politique n'a même pas ces liens passés avec les classes populaires. Ses dirigeants les plus connus haïssent et méprisent ouvertement les classes pauvres, de cette haine mêlée de peur qui est la caractéristique de la classe dominante haïtienne. Cette opposition politique, qui s'intitule "Plate-forme démocratique", réunit, d'une part, une coalition politique hétéroclite couvrant une large gamme de politiciens allant d'ex-ministres de Duvalier et des politiciens d'extrême droite jusqu'à des ex-maoïstes, en passant par toute une variété de sociaux-démocrates, intitulée "Convergence démocratique", et, d'autre part, un regroupement dit de la "société civile" réunissant toutes sortes de personnalités qui, contrairement aux précédents, n'ont pas eu l'occasion de se compromettre politiquement mais où dominent des représentants de la bourgeoisie locale personnifiée notamment par Apaid et Becker, deux patrons d'entreprises de la zone industrielle.

Cette coalition d'opposition, reconnue par la diplomatie internationale, n'est unie que par sa seule hostilité à Aristide. Si c'est elle qui devait prendre la succession d'Aristide et des siens au pouvoir, le régime qui en résulterait ne pourrait être qu'un régime autoritaire, violemment hostile aux masses laborieuses de Haïti.

Mais, de toute façon, ce n'est pas cette opposition politique qui sonne le glas du régime d'Aristide, mais l'opposition militaire, une coalition de forces militaires diverses. Cette coalition militaire s'est forgée au cours des toutes dernières semaines. Le point de départ en a été la rébellion des chimères de Gonaïves, pendant longtemps financées et armées par Aristide mais qui, après l'assassinat de leur chef, Amiot Métayer, ont changé de camp, ont proclamé leur opposition à Aristide et se sont emparées de la ville de Gonaïves. Les voyous financés et armés par Aristide pour encadrer et terroriser les quartiers pauvres de Gonaïves, qui s'intitulaient naguère "l'armée cannibale", se sont transmués en "Front de résistance de l'Artibonite". C'est autour des chimères de Gonaïves que se sont agglutinées deux autres composantes, parfois étroitement entremêlées : des hommes de main armés des narco-trafiquants, très puissants dans cette région où les ports de Gonaïves et de Saint-Marc servent de points de transit pour le trafic de cocaïne en direction des États-Unis, rejoints par des officiers de l'ex-armée haïtienne dissoute par Aristide. Chamblain, un des chefs du FRAPH, principale milice para-militaire à l'origine d'un nombre incalculable d'assassinats et de tortures sous la dictature de Cédras, en est une des principales figures de proue. Guy Philippe, commissaire de police un temps sous Aristide, écarté et lui aussi fortement soupçonné d'être lié au milieu des narco-trafiquants, revenu de son exil à Saint-Domingue pour s'autoproclamer chef de la rébellion militaire, en est une autre. Ils ont été rejoints par nombre d'autres officiers de l'ex-armée haïtienne qui attendaient leur heure en se faisant discrets en Haïti même ou dans le Saint-Domingue voisin. Apparemment, ces ex-officiers sont parvenus à s'imposer comme chefs aux voyous armés. La bande armée ainsi constituée a pris d'autant plus facilement les villes du Nord - Hinche, Ouanaminthe et surtout Cap-Haïtien, deuxième ville du pays - que la police, la seule force militaire du régime, ne s'est pas donné la peine de résister. La police haïtienne ne comptait que quelque 4 000 hommes pour une population de 8 millions d'habitants. En outre, à en juger par les informations qui filtrent sur "l'armée rebelle", elle est mieux pourvue en matériel que la police elle-même. Les fonds venant des barons du trafic de drogue y sont sans doute pour quelque chose.

Mais c'est dire aussi que, si cette coalition militaire, avec ses voyous armés à la base et ses officiers d'extrême droite à sa tête, parvient à prendre Port-au-Prince, elle ne fera pas de cadeau à la population pauvre. Et Cité Soleil, notamment, cette vaste concentration de travailleurs, de chômeurs et de pauvres, qui a payé un lourd tribut aux chimères qui l'encadrent sous Aristide, risque de payer une deuxième fois. Car c'est à Cité Soleil et à toute sa population que ces bandes feront payer le prix de la résistance des chimères pro-aristidiennes. Chamblain et ses semblables chercheront à parachever l'oeuvre qu'ils ont largement entamée lors du coup d'État de Cédras, en 1991, lorsqu'ils ont massacré plusieurs milliers d'habitants de Cité Soleil.

Personne ne peut prévoir aujourd'hui comment se terminera l'agonie du régime aristidien et, surtout, comment la situation se stabilisera. La France avait envisagé, en un moment donné, une intervention militaire qui, dans le contexte où l'idée en avait été envisagée, aurait été un soutien de fait au régime d'Aristide. Les États-Unis s'y sont opposés. L'équipe républicaine au pouvoir n'a jamais porté Aristide dans son coeur, en raison non pas de ce qu'il est devenu au pouvoir mais de ce qu'il a été dans le passé. En outre, Bush n'avait certainement rien à gagner, en pleine année électorale, à une intervention militaire en Haïti pour sauver Aristide, alors que la présence américaine en Irak et en Afghanistan est de plus en plus mal vue par la population.

Cela dit, les grandes puissances peuvent difficilement accepter que se perpétue un état d'anarchie, avec la loi des bandes armées. Oh, elles savent se faire une raison de ce type de situation qui se perpétue dans bien des régions d'Afrique. Mais Haïti est, encore une fois, proche géographiquement des États-Unis, encore plus proche de Cuba. Et les riches Amériques ne veulent pas voir leurs côtes de nouveau envahies par des milliers de "boat people". Des centaines d'Haïtiens prennent déjà des risques inimaginables pour atteindre les États-Unis, chassés simplement par la misère et la famine. Une guerre prolongée ne peut qu'augmenter le nombre de fuyards, désespérés de survivre. En outre, les États-Unis peuvent difficilement laisser Haïti devenir encore plus une base pour le trafic de la drogue.

À défaut de vouloir soutenir Aristide, dont elles jugent qu'il a définitivement perdu la partie, les grandes puissances, la France en tête, préparent l'envoi d'une force de police destinée à remplacer un appareil d'État complètement disloqué. On dira que c'est pour aider un gouvernement de "consensus national". Encore faut-il qu'elles trouvent une solution politique pour remplacer Aristide, que, jusqu'à présent, elles n'ont pas trouvée. Ce n'est pas que manquent des politiciens prêts à servir d'hommes de paille aux puissances occidentales. Mais c'est qu'il y en a trop, et ils sont rivaux. En outre, les bandes armées de différentes sortes accepteront-elles de se désarmer à l'appel d'un "gouvernement de consensus national", concocté entre Paris et Washington ? Ces bandes armées sont capables de terroriser les masses pauvres, déjà démoralisées par les trahisons d'Aristide et saignées par les chimères. Elles ne sont pas pour autant fiables, ni du point de vue de la bourgeoisie autochtone, ni du point de vue de l'impérialisme. Les Apaid, Becker, les chefs de l'opposition politique, se reconnaissent une identité d'objectif immédiat avec les chefs de guerre dans la mesure où les uns comme les autres réclament le départ d'Aristide. Mais, en tant que patrons, ils n'ont pas envie que les bandes armées rivales se disputent Port-au-Prince et empêchent la zone industrielle de reprendre son activité habituelle. Il faut se souvenir aussi que les États-Unis avaient été obligés d'intervenir contre le régime militaire de Cédras, que leurs services secrets avaient pourtant aidé à s'installer en renversant Aristide, tant la corruption généralisée, les trafics en tout genre, le racket des militaires sur les entreprises elles-mêmes, étaient devenus un facteur de déstabilisation. Or, désarmer les bandes armées n'est pas une mince affaire et il faudrait pour cela bien plus qu'une force de "maintien de la paix".

Mais, le plus révoltant dans tout cela, c'est que ces grandes puissances ne se posent le problème de la consolidation d'un nouveau régime en Haïti qu'en termes de soutien militaire à une éventuelle équipe politique encore à trouver. Mais l'instabilité chronique de Haïti vient fondamentalement de l'immense misère de ses masses, des inégalités entre une petite couche de riches bourgeois et l'écrasante majorité de la population, et du pillage permanent auquel Haïti a été soumise tout au long de son histoire au profit de la bourgeoisie française au début, puis de plus en plus au profit du grand capital américain.

Une petite fraction de l'immense richesse des États-Unis suffirait à transformer complètement ce pays, à le doter des infrastructures qui lui manquent et à lui permettre de vivre. Mais toutes les grandes puissances qui, aujourd'hui, prétendent se pencher sur le sort de ce pays ont contribué à le transformer en un véritable camp de concentration dont les occupants sont enfermés dans la misère dans un pays ruiné. Quiconque a pu franchir, en une demi-heure d'avion, la distance qui sépare les terres désertifiées de Haïti, au sol pourtant si riche dans le passé, de Miami, avec ses paysages de carte postale, de paradis sous les tropiques, visualise physiquement ce qu'inégalité, sous-développement, injustice et capitalisme signifient.

Un seul des navires de guerrre tournant autour de Haïti produit plus d'électricité pour sa propre consommation qu'il ne se produit d'électricité pour tout Haïti. Mais ces navires ne sont là que pour intercepter et ramener sur l'ïle les pauvres embarcations d'Haïtiens qui essaient de fuir. Il y a là le réumé des relations entre les puissances impérialistes et Haïti.

27 février 2004

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